Addax et la Mauritanie : au-delà des procès d’intention, le bilan d’un partenaire qui a tenu la ligne

Ces dernières semaines, le contrat d’approvisionnement en hydrocarbures liant l’État mauritanien au trader international Addax est devenu un sujet de polémique. Un élu national a évoqué devant le parlement une série de chiffres mettant en cause la longévité de ce partenariat, et plusieurs blogueurs et journalistes se sont engouffré dans la brèche en reprenant les mêmes arguments.

Un journaliste a notamment souligné un fait réel : Addax est restée, pendant une décennie, le principal fournisseur de carburants du pays malgré les alternances politiques, les remaniements ministériels et les modifications successives de la durée des contrats.

Il rappelle également que d’autres opérateurs ont existé avant et pendant cette période, et que des interrogations ont été soulevées concernant certaines factures de services ou des plaintes ponctuelles sur la qualité des produits.

Ces éléments méritent d’être discutés. Mais ils ne peuvent être analysés sérieusement qu’en replaçant le dossier dans son contexte technique, financier et historique.

Un marché parmi les plus exigeants de la place

Le contrat mauritanien d’approvisionnement en hydrocarbures n’est pas un marché ordinaire. Les conditions imposées aux candidats sont particulièrement contraignantes :

1. Constitution d’un stock de sécurité de 100 000 tonnes.

2. Justification d’un chiffre d’affaires supérieur à 4 milliards de dollars.

3. Expérience avérée dans le trading international des produits pétroliers.

4. Existence d’une chaîne logistique d’approvisionnement sécurisée.

Tour 1 : Appel d’offres 2016–2018

Addax remporte son premier contrat

Lors de l’appel d’offres lancé en décembre 2015 pour la période avril 2016 – avril 2018, six grandes maisons de trading avaient concouru : Addax, Sahara Oil, Mercuria, BB Energy, Gunvor et Trafigura. À l’ouverture des offres, Addax est arrivée première avec les primes les plus compétitives sur les principaux produits.

Produit Prime proposée (USD/TM)

Gasoil 13,5

Essence 15,5

Fuel 45

Kérosène 60

Ce premier contrat s’est achevé sans incident majeur d’approvisionnement.

2018–2020 : une deuxième victoire concurrentielle

Pour le contrat suivant, quatre entreprises ont participé : Addax, BB Energy, Sahara et Trafigura. Là encore, Addax a présenté l’offre la moins onéreuse.

Produit Prime proposée (USD/TM)

Gasoil 8,5

Essence 14,3

Fuel 55

Kérosène 75

Moment clé : continuité malgré l’absence de LC

Le fait le plus significatif de cette période est souvent oublié : la SOMELEC ne disposait pas de lettres de crédit (LC) suffisantes pour sécuriser ses achats, mais Addax a continué à livrer les produits sans interruption, alors que les arriérés dépassaient 18 millions de dollars, sans intérêts ni garanties supplémentaires.

À la fin du contrat, l’entreprise a reçu des remerciements et félicitations de la part de la SNIM et des autorités mauritaniennes. Dans le jargon commercial, c’est ce qu’on appelle un partenaire qui maintient la partie malgré un risque élevé.

2020 : quand le marché mondial s’embrase

En 2020, la flambée des prix internationaux bouleverse les équilibres. Cinq entreprises soumissionnent et Addax arrive encore en tête.

Produit Prime proposée (USD/TM)

Gasoil 75

Essence 78

Fuel 80

Kérosène 90

Le gouvernement juge toutefois le niveau des primes trop élevé et annule la procédure. Une consultation restreinte est organisée. Addax reste la meilleure offre, mais l’État tente une alternative avec Litasco. Cette dernière se retire finalement, et l’État revient vers Addax en urgence pour signer un contrat transitoire de trois mois, prolongé ensuite de trois autres mois en raison du COVID.

Autrement dit : lorsque les alternatives ont échoué, Addax a accepté de reprendre l’approvisionnement rapidement. C’est un élément de résilience opérationnelle qui mérite d’être pris en compte.

2021–2022 : la guerre en Ukraine change la donne

À la veille de la guerre en Ukraine, un nouvel appel d’offres est lancé pour 2022–2023. Addax l’emporte encore. La procédure est néanmoins annulée, et l’État cherche d’autres fournisseurs. Le résultat est instructif : deux cargaisons de gasoil de 50000 TM chacune, sont achetées auprès de BP et Vitol avec des primes comprises entre 140 et 150 USD/TM, très supérieures aux niveaux précédents. L’expérience n’est pas jugée concluante et les autorités reviennent vers Addax pour un contrat d’urgence de sept mois à 140 USD/TM.

Tour 2 : Retour à la concurrence

Nouvel appel d’offres, nouvelle victoire d’Addax

Lors de l’appel d’offres suivant (six mois jusqu’à fin 2022), auquel participent Litasco, EMENET, BB Energy, Trafigura, Sahara et Addax, cette dernière retrouve des niveaux nettement plus bas : Produit Prime proposée (USD/TM)

Gasoil 70

Essence 80

Fuel 85

Kérosène 120

Cette séquence montre surtout que le marché mondial était devenu extrêmement tendu et que les prix élevés ne relevaient pas d’un seul fournisseur.

Évolution réglementaire : carburants plus propres

Durant cette période, les spécifications techniques des produits ont été durcies, notamment avec la réduction de la teneur en soufre du gasoil (de 1,7 % à 1 %), ce qui a entraîné un surcoût estimé à environ 100 millions de dollars par an. Ce coût supplémentaire provient d’une exigence environnementale et non d’un avantage commercial accordé à Addax.

2023–2025 : le dépôt stratégique de 100 000 m³

Le ministre Nani Chrougha intègre dans le nouveau contrat la construction d’un dépôt stratégique de 100 000 m³. Addax remporte l’appel d’offres devant Sahara, BGN, BB Energy et Trafigura avec une offre de construction évaluée à 36 millions de dollars. Bien deçà du cout normale d’une telle infrastructure.

Les retards observés sur ce projet, sont essentiellement liés aux procédures administratives mauritaniennes pour la sélection du bureau d’étude et de suivi du projet, la validation du dossier technique et la mise en place de cadre opérationnel, Un retard de plus de six mois pour la signature du contrat de construction.

Concession tarifaire : réduction accordée

Pendant l’exécution du contrat, Addax a accordé une réduction globale d’environ 5 millions de dollars et une baisse de 11,5 USD/TM sur environ 1,2 million de tonnes, soit un allègement estimé à près de 20 millions de dollars qui a contribué à la baisse des prix intérieurs.

Ce que disent les critiques

Les critiques formulées par ces observateurs ne doivent pas être écartées d’un revers de main :

1. La longévité d’un fournisseur sur un marché stratégique mérite toujours un examen attentif.

2. Les procédures de contrôle et de sanction doivent être transparentes.

3. Le manque de capacités nationales de stockage constitue une vulnérabilité réelle.

4. La concurrence doit rester ouverte et crédible.

Ces questions sont légitimes. Mais elles ne prouvent pas, en elles-mêmes, qu’Addax ait été un mauvais partenaire.

Le bilan, en chiffres et en faits

Performance concurrentielle

Addax a remporté plusieurs appels d’offres ouverts

Face à des acteurs majeurs du trading mondial : Trafigura, BB Energy, Mercuria, Gunvor, Sahara Oil, BGN, etc.

Continuité d’approvisionnement

Aucune rupture majeure imputée à Addax

Dans un pays dépendant des importations pétrolières, la continuité de livraison est un critère essentiel.

Soutien financier implicite

Livraisons malgré l’absence de LC

L’entreprise a continué à livrer alors que les arriérés de SOMELEC dépassaient 18 millions de dollars.

Infrastructure stratégique

Projet de dépôt de 100 000 m³

Un investissement structurant destiné à réduire la vulnérabilité du pays. Et facturé à seulement 36 millions de Usd alors que son prix réel avoisine les 70 millions de Usd.

Effort tarifaire

Réductions de prix substantielles

Environ 20 millions de dollars d’allégement sur la période récente.

Une mise au point nécessaire

Le débat sur les hydrocarbures mérite mieux que des procès d’intention. La Mauritanie doit naturellement renforcer ses capacités de stockage, améliorer la transparence des procédures et encourager la concurrence. Mais l’histoire récente montre aussi qu’Addax a souvent été choisie parce qu’elle présentait les offres les plus compétitives et qu’elle disposait des moyens logistiques exigés par le cahier des charges.

Lorsque le marché mondial s’est tendu, lorsque d’autres fournisseurs se sont retirés, lorsque les lettres de crédit faisaient défaut, Addax a continué à livrer. C’est ce type de comportement qu’on attend d’un fournisseur stratégique.

En d’autres termes, la question n’est pas de savoir si le marché doit rester ouvert à la concurrence — il le doit. La question est de reconnaître que, jusqu’à présent, Addax a fourni à la Mauritanie une continuité d’approvisionnement que peu d’opérateurs ont été capables d’assurer dans des conditions comparables.

Dans un secteur où la sécurité énergétique se joue parfois cargaison par cargaison, ce n’est pas un détail. C’est un indicateur de performance.

Si nous devons rendre à César ce qui appartient à César. À force de chercher des coupables, certains finissent par oublier les évidences : les résultats plaident davantage en faveur d’Addax qu’ils ne confortent les réquisitoires de ses accusateurs.
Source:LE QUOTIDIEN DE NOUAKCHOTT

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